Encore un exercice d'écriture pour les impromptus littéraires, la
contrainte imposée était cette fois de démarrer obligatoirement son texte par une phrase de l'auteur portugais Antonio Lobo Antunes "Il y a quelque chose de terrible en
moi".
Il y a quelque chose de terrible en moi qui à chaque fois me pousse à appuyer sur l’interrupteur, ce bouton poussoir noir protégé par un coffret dont trois personnes seulement possèdent la clé.
Moi compris.
Je ne me grise pas de ce pouvoir, il est là et je l’assume. Comme mon père et mon grand-père avant moi, même si le mécanisme en était alors
beaucoup moins sophistiqué. Mais le résultat était bien le même. Une sorte d’affaire de famille (d’aucuns parleront de charge) que l’on se transmet de génération en génération.
Il n’y a pas de droit à l’erreur dans ce travail. Une seule représentation, pas de rappel possible, rideau et fin du spectacle. Je me prépare
donc méticuleusement et je veille à chaque détail. Les horaires sont confortables et les jours de travail sont rares, mais à chaque fois tout doit être parfait. C ‘est pour cela que je suis
payé. Grassement. Un fonctionnaire au salaire de chef d’entreprise.
Si j’ai eu peur pour mon emploi à plusieurs reprises, à chaque élection ma fonction reste préservée dans le fragile équilibre qui préside à la
destinée humaine. Les pouvoirs changent, mais ma fonction demeure. Depuis plus de trente ans.
Tout est prêt pour ce soir, les invités sont là de même que le personnage principal. Assis dans sa chaise. Electrique. Bien sûr que mon rôle
est ingrat mais il faut bien que quelqu’un le fasse. Que quelqu’un appuie sur le bouton. C’est mon travail, je suis celui qu’on appelle le bourreau.
Mais ce qui m’inquiète, c’est ce terrible désir qui me pousse à appuyer sur le bouton, au point de craindre la grâce de dernière minute. Cette
jouissance et cette bosse qui grandit dans mon pantalon, cette perversion qui va à l’encontre de la morale.
A la différence de mon père et de mon grand-père, je n’ai pas d’enfant et je ne veux pas en avoir. Cet héritage contre nature s’arrêtera à ma
mort… Naturelle je l’espère.