Exquise esquisse

Publié le par pandora

Voici le texte que je trouve le plus abouti que j'ai jamais écrit et que j'ai publié chez les fanes de carottes. Cette fois, mon intransigeante relectrice a été Ekwerkwe, mais le travail a payé ;-))
Et parce que vous avez été gentils, je le publie en un morceau et pas en 2 comme chez les fanes ;-)

 

Elle marche, conquérante, dans la rue sombre. Il fait nuit mais elle n’a pas peur, seules les victimes ont peur. Elle est une prédatrice, une belle de la nuit.

Elle porte de longues bottes de cuir noir qui moulent la forme parfaite de ses jambes et claquent sur les pavés sur un rythme presque militaire. C’est une chasseresse qui marche sûre d’elle. Un long manteau, noir lui aussi, la protège du froid et des regards. Elle ne dévoile ce qu’elle y cache qu’à ceux qu’elle a choisis. Son visage laiteux est rehaussé par le rouge flamboyant de ses lèvres. Un rouge sang. Ce soir elle a faim.

Elle entre dans un bar qu’elle sait fréquenté par de beaux spécimens, souvent célibataires ou à défaut volages. Ses préférés. Sa voracité gourmande ne s’accommode pas de médiocrité, les hommes et femmes qu’elle épingle à son tableau de chasse ont toujours quelque chose d’original qui les démarque des autres : un regard envoûtant, une voix sensuelle, une démarche pleine de grâce, une attitude, qu’importe mais elle doit être étonnée. A son entrée, les regards la suivent à travers l’ombre et la fumée, intrusifs, et cherchent à ouvrir son manteau… Elle ne l’enlèvera pas dans ce bar, elle n’y fait que passer, elle n’y fait que chasser. Une femme la regarde, vulgaire. Pas son style. Un homme à sa droite s’approche et lui propose un verre. La cinquantaine poivre et sel, un nœud papillon et des lunettes cerclées d’écailles noires. C’est sa voix rocailleuse, profonde, pleine de promesses, qui la fait accepter.

-          Un grog si vous en prenez un aussi, vous avez l’air d’en avoir besoin…

Il sourit et va au bar passer la commande. Puis il revient vers elle, s’approche suffisamment près pour qu’elle sente son odeur musquée et sensuelle, et la contemple d’un air connaisseur, s’attardant sur les yeux bleu acier, sur la bouche pulpeuse, sur le grain de beauté au coin droit de la mâchoire. Carrée.

-          Vous, vous savez parler aux femmes…

-          Pardon, je croyais être tombée sur une déesse. Vous n’enlevez pas votre manteau ?

-          Ce bar est trop enfumé. Sortons…

Et elle se lève et quitte le bar sans un regard pour l’homme qu’elle vient de laisser, certaine qu’il va la suivre.

-          J’ai failli attendre…

-          Où voulez-vous marcher ?

Elle l’emmène sur les bords de Seine, la lune est pleine, lumineuse, la soirée froide. Il a enfilé un pardessus gris et une écharpe blanche. Cet homme a décidément un charme délicieusement suranné. Il parle peu mais la fait parler d’elle, de la vie qu’elle s’invente pour l’occasion, celle d’Artémis pour ce soir, c’est ce qu’il a voulu. Une déesse. Ils parlent et marchent jusqu’à ce qu’il sorte de son pardessus une montre à gousset et s’interrompe d’un air désolé.

-          Je suis confus mais il est vraiment tard, je dois vous laisser. Voulez-vous que je vous appelle un taxi ?

Aucune tentative de rapprochement, cet homme est de bronze, mais elle ne s’abaissera pas à quémander, fût-ce une nuit. Elle rentrera donc seule. Avec une carte que cet homme lui laisse en l’aidant à monter dans le taxi. Maxime Hémaux. Antiquaire. Et un numéro de téléphone.

-          Je serai un homme comblé quand vous me rappellerez. 

Et il claque la porte du taxi. De dépit elle demande au chauffeur de la conduire dans une boite de nuit proche. Elle est en manque et n’a pas eu sa dose, la prédatrice doit chercher une victime avant le lever du jour et elle en trouve une. Consentante, très consentante, si consentante qu’elle en oublie pour la nuit l’homme au pardessus gris. Mais alors qu’elle se rhabille au petit matin, abandonnant sans un regard le corps devenu inutile, elle ne peut s’empêcher de chercher dans sa poche la carte de ce Maxime…

Les nuits se suivent sans qu’elle ne l’appelle, sa raison lui enjoignant de résister. La chasseresse ne se veut pas proie. Alors pour conjurer ce sentiment inconnu et naissant elle se nourrit dans une frénésie compulsive d’amants et d’amantes, des corps dont elle use, à son habitude, sans sentiment. Jusqu’à la nausée et au dégoût.

Et un matin, n’en pouvant plus, elle l’appelle enfin. Sans paraître surpris, il lui propose un rendez-vous dans un restaurant réputé pour le soir même, qu’elle se maudit d’accepter si vite. Et il raccroche courtoisement, la laissant se perdre en conjectures.

Quand elle arrive au restaurant, Maxime est déjà attablé et se lève à son approche. Il est habillé tout aussi anachroniquement que lors de leur première rencontre et semble ravi de la revoir. Plongeant sans un mot son regard dans le sien, elle ouvre lentement son manteau noir, bouton après bouton, pour dévoiler la robe noire au décolleté plongeant qu’elle a mise pour lui. Sans aucun bijou. Elle aime le regard approbateur qu’il lui lance alors qu’il la salue d’un baisemain. Charmant et charmeur. La soirée passe très vite tandis qu’il lui parle de lui, de ses affaires, de sa passion pour la peinture. Elle ferait un magnifique modèle, et il lui propose de la croquer dès ce soir. Si elle le désire, bien sûr. 

Elle en crève d’envie. Ce soir c’est elle la victime consentante.

Quand il l’emmène chez lui, Artémis, troublée par cette situation inhabituelle pour elle, reste hésitante dans l’entrée. Maxime la prend alors doucement par les épaules et la conduit jusqu’à la pièce principale plongée dans une demi-obscurité. Les volets sont clos et des draps recouvrent le mobilier. Il flotte dans l’air une odeur de renfermé et Maxime lui explique qu’il occupe peu cette aile du grand appartement haussmannien, lui préférant le calme de son atelier sous les combles. Puis comme elle n’esquisse toujours pas le moindre geste, il lui demande s’il peut lui enlever son manteau. Lui faisant face une main sur son épaule, il la déboutonne de l’autre, puis la découvre doucement, frôlant au passage ses épaules nues. C’est avec plaisir qu’elle le laisse prendre ainsi les commandes puis la conduire jusqu’à l’atelier. Des croquis de femmes nues, plus belles les unes que les autres, sont accrochés dans la galerie qui conduit aux combles. Il en émane une sensualité presque animale. La main toujours sur son épaule, Maxime la pousse doucement pour la faire entrer dans une grande pièce dépouillée au parquet constellé de tâches. Une table que recouvrent pêle-mêle des croquis inachevés et un lit aux draps défaits, placé dans un coin de la pièce, en constituent l’unique mobilier.

-          Vous l’avez vu, je ne m’intéresse qu’aux modèles nus.

-          Je ne quitte jamais mes bottes…

-          Dans ce cas, je me sens prêt à faire une exception. J’ai toujours aimé les amazones.

Sans un mot, Artémis repousse les croquis étalés sur la table pour s’y appuyer et, le défiant du regard, elle lui tend une des ses jambes gainées de cuir.

-          Prouvez-le.

Maxime se rapproche, un sourire carnassier aux lèvres. Sans la quitter des yeux, il empoigne le talon de sa botte droite et remonte le long de la jambe en caressant le mollet moulé par le cuir souple. Il lui parle doucement, la capturant de son regard. Puis il la déshabille et elle se laisse faire en silence. La louve est devenue agnelle. Les sens en éveil, elle sent les mains chaudes de Maxime l’effleurer tout en douceur, son souffle lui caresser la gorge, sa voix grave et profonde l’envoûter. Elle frémit de plaisir quand il la saisit plus fermement pour la rapprocher de lui. Son sang, bouillonnant, pulse fort dans ses veines et diffuse le parfum capiteux qu’elle a mis pour lui.

-          Etes-vous prête à être croquée ce soir, belle Artémis ? Vous m’appartiendrez alors, vous le savez, comme ces femmes dans le couloir. Etes-vous vraiment prête ?

Artémis se cambre contre lui. Et la gorge offerte, elle assiste avec une impatience teintée de crainte à la transformation de son amant en monstre de la nuit : les canines qui pointent l’une après l’autre, les pupilles qui s’allongent en deux fentes verticales, passant du brun au vert, les cheveux et les ongles qui poussent et s’enfoncent douloureusement dans son avant-bras.

-          Je suis prête, Maître.

Et alors qu’elle repense à tous ceux à qui elle a fait l’amour pour assouvir sa faim dévorante, elle se sent aimer pour la première fois. Aimer et être aimée.

Elle sourit quand il la prend et la boit avidement jusqu’à ce que le rouge flamboyant de sa bouche ne suffise plus à masquer ses lèvres exsangues.

Au petit matin, une nouvelle esquisse à la sanguine a rejoint la galerie de nus du couloir.

 

 

Publié dans textes

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Commenter cet article

Thierry Benquey 18/12/2008 23:19

Haha excellent effectivement.Les backlinks sont les liens entrant sur ton blog comme quand tu fais des liens vers un blog ce sont ces liens qui entrent dans le leur. Ces liens améliorent ton référencement auprès des moteurs de recherche, ta visibilité sur le net. Les liens sortant aussi mais un bon équilibre est meilleur.Bonne nuit Thierry

pandora 19/12/2008 07:29


Merci pour ces explications ;-)


Xavier 08/09/2008 18:20

très beau texte - solitude de Diane chasseresse qui revit à succomber - l'artiste et ses pouvoirs

pandora 08/09/2008 18:51


Oui, Diane et Artémis, et la découverte finale de l'Amour, fatal ;-)


orphea 08/09/2008 18:11

Quel récit !au paroxysme du frisson  avec le final...on devient toujours la proie de pire que soi,même pour une belle chasseresse!

pandora 08/09/2008 18:50


;-)


lionel 08/09/2008 08:44

Super fort et profond le texteAmicalementLionel

pandora 08/09/2008 22:02


Merci à toi Lionel, et bienvenue chez moi ;-)


Reine 07/09/2008 20:28

Ouh c'est chaud, sensuel et très bien écrit. Je comprends parfaitement cette femme et je la rejoins dans le plaisir d'être possédée.Merci pour ce texte, j'y étais vraiment...

pandora 07/09/2008 20:33


Merci beaucoup Reine ;-)