Tournesol

Publié le par pandora



Elle a apporté des fleurs de tournesol. Levées avec le soleil, toujours radieuses et lumineuses, la bonne humeur incarnée… Tout ce qu’elle n’est pas.

Elle, elle préfère vivre la nuit et somnoler toute la matinée quand elle le peut. Non qu’elle ait des obligations professionnelles qui l’en empêchent mais parfois elle se fait déloger trop tôt de l’endroit où elle s’est réfugiée pour dormir. On ne peut plus être tranquille nulle part.

Cinq grandes fleurs de tournesol, droites et élancées… Tout ce qu’elle n’est pas.

Elle les a coupées dans un champ tout près avec un couteau Laguiole au beau manche de corne ramassé la semaine précédente dans une poubelle d’aéroport. Avec un flacon de gel douche et de shampoing et toute une série de kits de manucure.

Cinq fleurs de tournesols comme les cinq doigts d’une main. Unies comme les doigts de la main… Tout ce qu’elles n’étaient pas.

Elle aime bien les aéroports, ça lui donne l’impression de voyager, ces boubous et ces djellabas. Cette foule bigarrée. Elle n’a jamais pris l’avion, mais elle a pris le contenu de beaucoup de poubelles, se félicitant du durcissement des contrôles de sécurité et de la distraction des voyageurs qui persistent à vouloir emporter avec eux des choses coupantes et des liquides. Bien fait pour eux !

Elle a coupé les tiges d’un coup sec et précis. Clac. Propre et net, le couteau coupe bien. Et elle est sortie du champ l’air de rien, ses fleurs à la main. Comme la Belle des champs. Mais elle, elle n’aime pas le fromage.

Cinq belles fleurs de tournesols pour un beau bouquet d’anniversaire. Son anniversaire.

Et maintenant, elle rode devant l’entrée, son bouquet à la main. Son couteau dans la poche. On commence à la regarder bizarrement, elle qui ne ressemble pas à ses tournesols avec son visage lunaire, ses yeux cernés et son dos vouté. Elle qui est aussi sombre que ses tournesols sont lumineux. Elle et sa tête d'assassin.

Elle pousse finalement le portail qui grince dans les aigus comme il se doit. Elle entre et comme chaque année, elle va déposer le bouquet de fleurs de tournesol sur la tombe de celle qui est morte avant qu’elle ne puisse la connaitre.
De celle qu'elle a tuée en venant au monde.



[ Exercice d'écriture pour les impromptus ]

Commenter cet article

mariev 02/11/2008 22:59

oh, c'est dur et tranchant ... comme le destin de cette femme ... j'aime beaucoup

pandora 03/11/2008 07:01


Certains poids doivent être bien lourds à porter ...


Hélène 29/10/2008 22:57

Elle est terrible aussi, la fin... Des tournesols, c'est pourtant gai...

pandora 30/10/2008 07:11


C'est vrai, moi aussi je fais souvent dans le triste ;-)))
Et en plus j'aime ça ;-)


framboise 28/10/2008 14:09

Etrange contraste entre le tournesol lumineux, et le personnage qui porte un lourd poid sur les épaules, une vie d'errance et de mal être à cause d'une "faute", qu'on ne peut même pas lui attribuer.Bien écrit en tout cas et la photo est magnifique.bises

pandora 28/10/2008 20:23


Photo prise en haut du monastère de Karscha;-)


Bigornette 28/10/2008 11:41

Tournesol était mon premier pseudo...c'était le personnage de BD et non la fleur, mais tout le monde pensait à la fleur...Ton histoire est très belle, mais très triste aussi...bravo pour l'écriture...bisous...

pandora 28/10/2008 20:22


Merci  Tournesol Bigornette ;-)


ddlaplume 28/10/2008 11:06

  Bonjour Pandora,        Ces écrits sont très sombres malgré les tournesols lumineux.        Le prix d'une vie contre une autre. Cette culpabilité  innocente, pousse cette femme, qui a perdu sa mère en naissant, dans une clochardisation.         La chute est d'une grande tristesse, par ce poids à porter; celui d'une  identité non accomplie, et d'un remord d'être.        Bises.        dédé.        Bises.

pandora 28/10/2008 20:21


Bonjour Dédé,
Oui je crois que c'est un poids très lourd à porter pour un enfant, qui peut pousser au gâchis et à la désocialisation...
bises