Flambeau nuptial (2/2)

Publié le par pandora

La suite du billet d'hier écrit pour les fdc

— Bois Méléa, Alban l’a préparé pour toi. Cela te fera du bien.

Je ne résiste pas cette fois, j’ai trop soif. Le liquide est sucré, ce n’est pas de l’eau : c’est bien meilleur ! Comme j’ai tout bu d’un trait, elle me ressert et je replonge mes lèvres avec délice dans le breuvage. L’ambiance serait paisible si l’on n’entendait le bruit des haches dehors. Nous restons assises de longues minutes, dans le silence. A chaque fois que je vide mon verre, Nessae y remet du liquide. Quand elle approche sa tête pour me servir, je vois sa coiffure onduler, comme si ses cheveux étaient de longs vers de terre. Les murs de ma caverne sont devenus brillants et ils renvoient une lumière bleutée qui m’apaise. Mon cœur bat comme un tambour dans mes oreilles. Je prends enfin la parole :
— Les hommes coupent le bois ?
— Oui, ils ont bientôt fini.
— Ensuite ils dresseront le bûcher ?
— Ils ont déjà commencé à le monter.
Je me tais afin de mieux appréhender tout ce que ces mots impliquent. Je me demande ce que contient cette boisson pour que je me sente tellement indifférente alors que ma vie se joue, mais cela n’a pas d’importance. Une chanson me revient en tête où il est question de feu et de bûcher, je chantonne et je m’arrête. Ce n’est pas drôle. Ma voix tremble malgré moi quand je lui pose la question qui me brûle les lèvres :
— Il reste combien de temps ?
Sa réponse est brutale : «  La crémation aura lieu à la nuit tombée »
J’éclate de rire alors que j’ai très peur. Puis je me mets à sangloter. Nessae me serre contre elle et me caresse doucement les cheveux. Ses oreilles sont presqu’aussi longues que celles d’un lapin. Le soleil brille tellement au travers de l’entrée que ça en devient douloureux. Je lui tends mon gobelet pour qu’elle me serve à nouveau. Le nez de Nessae est si long que des oiseaux pourraient s’y poser comme sur un perchoir. Je dois accomplir ce que chaque veuve a fait avant moi, depuis que notre tribu existe. J’irai me jeter dans les flammes du bûcher pour retrouver et accompagner mon mari, nous irons ensemble.
— Il faut te préparer au voyage Méléa, tu ne peux pas partir ainsi, les dieux ne te laisseraient pas entrer. Nous devons te laver et te raser comme nous l’avons fait pour Eolas. Mange un peu pendant que je vais chercher de l’eau à la rivière.
Elle me tend de petites boulettes brunes que j’hésite à manger, avant de m’enhardir. Que risqué-je après tout ? Elles ont un goût de fruit trop vert, mais je sais surtout qu’elles m’aideront à affronter mes peurs. Je me lève et m’approche de la sortie. Titubante, comme Eolas quand il rentrait ivre, je dois me tenir à la paroi pour ne pas tomber. Les murs bougent, ils se rapprochent et s’éloignent, comme s’ils étaient vivants. J’ai presque envie de vomir. Alban qui attendait à l’extérieur s’avance aussitôt mais je ne veux pas m’enfuir. Pourquoi m’enfuirais-je ?
Dehors les hommes ont terminé le bûcher, un assemblage irrégulier de branches et de gros morceaux de bois mélangés à des herbes sèches. Je vois sa bouche qui va m’avaler ce soir, il me sourit. Tout le monde me sourit. Il fait chaud et sec et le feu prendra facilement. Le ciel est si bleu, et rose. On portera Eolas dans sa tenue de chasseur, son arc et ses flèches reposant sur sa poitrine et on l’allongera sur le bûcher. Après quelques prières, Melvin y mettra le feu et l’on viendra me chercher. Je ferai cinq fois le tour du bûcher dans un sens puis cinq dans l’autre, et je me jetterai dans les flammes. Je me souviens précisément de la façon dont ma mère a accompli le rituel l’hiver dernier. De la chaleur du bûcher qui brillait dans la nuit et faisait perler à mon front de petites gouttes de sueur malgré le froid. Du bruit des tambours dont le rythme s’accélérait à chaque nouveau passage jusqu’à la mettre en transe. Je reprends deux boulettes, je veux tout oublier. Ses cris quand les flammes ont léché sa peau et ses vêtements. L’odeur agréable du bois puis celle, âcre, de chairs brûlées que la fumée des plantes sacrées ne suffisait pas à masquer — je ne peux plus manger de viande depuis cet hiver. Mes larmes qui jaillissaient tandis que je perdais mon père et que la tribu me prenait ma mère. Mon sang qui coulait entre mes cuisses, pour la première fois ce soir-là. Je devenais orpheline et femme.
Nessae revient bientôt avec de l’eau propre et fraîche, elle est accompagnée de Divina la prophétesse. Toutes deux me font rentrer en me tenant chacune par un bras. Je vole ! Elles me déshabillent et me savonnent, puis me rasent la tête. Je ris quand leurs mains me touchent. Ce sont elles qui ont autorisé mes épousailles en affirmant que j’étais devenue femme, mais je n’ai plus saigné depuis la mort de mes parents, sinon les quelques fois où Eolas m’a prise. Nessae a rapporté un nouveau pichet auquel je m’abreuve régulièrement. Je me sens si détendue que j’arriverais presque à lire dans les pensées. Leurs visages graves me donnent envie de pouffer. De la lumière brille au bout de mes doigts et de ceux de Divina. Dehors les chants ont commencé, soutenus par le bruit des tambours. J’ai envie de rire et de danser. J’ai hâte de retrouver Eolas.
Elles m’aident bientôt à enfiler ma plus belle tenue. Je cache sous ma chemise ma poupée de chiffons. Celle qui me protège la nuit, mon bien le plus précieux que j’emporterai avec moi sur le bûcher.
Je n’ai plus peur de rien.


Librement inspiré de la tradition des sati en Inde
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

mc d'augé 05/11/2009 08:42


désolée ce nest pas un bug,  j'ai dû faire une mauvaise manipulation ... en fait je ne voulais plus l'envoyer me sentant un peu "lourde" voire "relou" ... juste que malgrè tout ce courage et
la peur qui disparait,  ça m'a quand même bien fait froid dans le dos ... bonne journée à vous Pandora


pandora 05/11/2009 12:56


Aucun problème, ne soyeez pas dézolée ;)
Le courage et la peur qui disparaissent sont dûs aux drogues, et c'est hélas le cas pour les sati... Comment sinon se jeter dans les flammes...
Heureusement que ces pratiques d'un autre âge sont interdites, mais ça ramène aussi à la place de la femme dans la socièté et plus encore en Inde...
Terrible de se dire qu'une femme veuve préfère plutôt se tuer ainsi que de "subir" une vie dans laquelle on ne lui laisse pas de place
Bonne journée à vous


mc d'augé 04/11/2009 14:33


Je tenais à vous préciser que malgrè mon admiration face au courage


pandora 04/11/2009 21:02


Je pense qu'il manque un bout à votre commentaire...
Encore un bug d'oB ?


fabienne 04/11/2009 00:38


c'était très beau. Grand plaisir à lire et même à pouvoir m'imaginer ce qui se passait.


pandora 04/11/2009 07:25


Un grand plaisir à l'écrire et à vous lire, merci ;)


mc d'augé 03/11/2009 19:18



Relu avec plaisir ... la coutume est très cruelle mais la dernière phrase est très encourageante :)



pandora 03/11/2009 21:16


C'est le cas de le dire en effet ;)
Merci


Thierry Benquey 03/11/2009 15:35


Si je peux comprendre que les croyances poussent les gens a accompagner leurs proches dans la mort, le père en moi ne peux pas comprendre que la femme soit amenée à suivre son mari alors qu'il n'y
a aucune obligation pour celui-ci de suivre sa femme dans la mort.
Un très beau texte mon amie, un texte qui m'a fait vibrer meme s'il ne m'a pas remonté le moral.
Sourire
Amitié
THierry


pandora 03/11/2009 19:29


Désolée pour ton moral Thierry, le billet de demain devrait être plus sympa ;)
Bises