Flambeau nuptial (1/2)

Publié le par pandora

Pour les Fanes de carottes sur le thème du bûcher (les curieux pourront y lire la fin, sans attendre demain)

Je tombe de fatigue, deux nuits déjà que je ne dors pas. Mes paupières se ferment. Je bois une nouvelle gorgée de la décoction amère qui me permet de résister au sommeil et y trempe un tissu pour humidifier les lèvres d’Eolas. Il ne peut pas mourir, je ne le mérite pas.

La corne a transpercé son flanc gauche quand le bison a chargé. Il a bien tenté de sauter sur le côté pour l’éviter mais la bête arrivait trop vite. La grande chasse se termine toujours dans le sang et cette fois les animaux sauvages ont gagné : la proie est devenue prédateur. Les hommes sont rentrés bredouilles en traînant mon mari sur un brancard confectionné à la hâte. S’il respirait encore faiblement à son arrivée au campement, son teint verdâtre et la profondeur de la blessure ne m’ont guère laissé d’espoir. Alban, le guérisseur, m’a préparé un onguent à base de boue et de sauge à appliquer sur la plaie. Remède dérisoire puisque sous le linge les entrailles sont à vif. L’odeur de la préparation que j’applique, faute de mieux, ne suffit plus à masquer celle, pestilentielle, qui se dégage de la blessure. Le front et la peau d’Eolas sont brûlants de l’infection qui gagne ; sa poitrine ne se soulève qu’avec peine et son souffle est aussi léger qu’une brise d’été. Le regard fixe, il ne délire même plus depuis que le soleil s’est couché. Je lui tiens la main et lui souffle à l’oreille qu’il doit se battre, que j’ai besoin de lui. Nous venons de nous marier à la dernière lune. Il ne doit pas mourir, pas déjà.
Mis à part le guérisseur, personne n’entre dans notre grotte tant l’odeur de la mort y est présente. Les oiseaux chantent ; le jour doit se lever. On entend au loin des claquements secs, comme des bruits de cognées. Un besoin naturel que je n’arrive plus à retenir m’oblige à laisser seul mon mari quelques instants. Je prends sa main et la serre fort pour lui dire de m’attendre, que je reviens tout de suite. Dehors, quelques membres de la tribu attendent. L’heure est grave puisqu’il y a parmi eux Melvin, le sorcier, et Petrus, le chef de notre tribu. Ils se lèvent en me voyant sortir :
— Comment va-t-il ?
— Il dort.
La même question à chacun de mes passages, et la même réponse. Que pourrais-je leur dire de plus ? Nessae, l’épouse du guérisseur, m’accompagne, silencieuse, tandis que je m’éloigne derrière un bosquet. Elle attend à quelques mètres pendant que je me soulage. J’aimerais avoir le courage de leur crier de s’en aller et de me laisser tranquille. Alors que je me relève, j’aperçois dans le petit matin trois hommes qui coupent du bois à l’orée de la forêt toute proche. Mes mains tremblent tandis que je me rhabille. Ils n’ont pas attendu, ils ne nous laissent même pas une petite chance. Pour notre tribu, Eolas est déjà mort. Petrus détourne la tête alors que je repasse devant lui, et malgré ma jeunesse – ou peut-être à cause d’elle – je crache à ses pieds. Qu’ai-je encore à perdre de toute façon ?
Quelque chose a changé lorsque je reviens dans la grotte. Saisie d’un mauvais pressentiment, je me précipite vers mon mari afin de mettre ma joue au dessus de sa bouche entrouverte ; je ne sens aucun souffle. Je ramasse au sol un éclat de pierre polie que je frotte de ma manche pour le rendre brillant, comme je l’avais vu faire par ma mère il y a quelques lunes de cela. Je le place devant sa bouche et mes craintes sont confirmées : pas de buée. Je sens couler une goutte de sueur glacée du haut de mon dos jusqu’au creux de mes reins. Eolas est mort. J’ai envie de hurler, mais je ne veux pas que ceux qui attendent dehors m’entendent et entrent. Pas tout de suite. Celui qui est tué à la grande chasse est assuré de trouver une place au paradis des guerriers, il partira en tenant dans ses mains son arc et ses flèches. Ainsi les dieux le reconnaitront et l’accueilleront comme il le mérite. Je prends sa main et pose ma tête sur sa poitrine. Je laisse enfin mes larmes, trop longtemps retenues, couler en silence.
On me secoue doucement l’épaule et je me réveille. Dans ma main, celle d’Eolas est devenue fraîche et flasque. Alban sort avant que j’aie le temps de l’arrêter et de lui expliquer. Il revient bientôt, accompagné de Petrus et de trois des chasseurs de la tribu. Je tiens toujours serrée la main de mon mari pour le garder près de moi. Malgré mes cris et mes pleurs, ils emportent sa dépouille tandis que j’entends plus fort au loin le bruit du bois qu’on coupe. Je me précipite dehors pour les suivre mais Nessae me guette, avec deux autres femmes, me bloquant le passage.
— Je veux m’en aller !
— Tu ne peux plus sortir !
Je pleure et je crie :
— Laisse-moi passer Nessae…
— Retourne à l’intérieur et prie les dieux pour ton mari qui est mort.
Elles me repoussent doucement, mais fermement, dans la grotte. Alors que je rentre à contre-cœur, je suis prise d’un étourdissement. Il m’oblige à m’allonger sur la couche malgré les miasmes qui en émanent. Quand ai-je mangé pour la dernière fois ? Je ne peux pas être veuve à mon âge. Je me mets à sangloter sans plus pouvoir m’arrêter. Je ne sais pas combien de temps je passe ainsi à pleurer, mais bientôt mes larmes se tarissent d’elles-mêmes. Je vois alors Nessae qui attend dans la pénombre, je ne l’ai pas entendue entrer. Depuis combien de temps est-elle là ? Elle s’approche et me propose à boire. Je m’assois mais je repousse sa main, je ne veux rien. A quoi bon ? Elle prend place à côté de moi, sans sembler dérangée par l’odeur pestilentielle qui imprègne mes vêtements et me tend à nouveau le gobelet.

(la suite demain ou sur les fanes de carottte pour les curieux)



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fabienne 02/11/2009 23:31


je meurs d'envie de lire la suite mais non, je vais attendre demain, je vais résister.
Bises à toi 


pandora 03/11/2009 07:44


Elle est maintenant en ligne ;)
Bises Fabienne


Godnat 02/11/2009 23:15


J'ai attendu le soir pour avoir le temps de tout lire sans être dérangée et j'en suis contente. C'est très prenant, très birn écrit, ça coule tout seul, vraiment tes textes sont de plus en plus
fluides et agréables, et l'imagination ça, tu n'en manques pas, elle est toujours là. Un bonheur.


pandora 03/11/2009 07:53


Heureuse que ça t'ait plus ;)


Martine27 02/11/2009 18:42


Je l'ai lu sur les Fanes, elle est absolument terrible ton histoire et de se dire que ça c'est réellement passé (et que ça se passe encore plus ou moins) est encore plus terrible


pandora 02/11/2009 20:21


Les satis sont officiellement interdites, mais apparemment ce n'est pas toujours respecté, d'autant que la veuve n'a plus vraiment de place dans la socièté


Tisseuse 02/11/2009 13:05


j'ai tout lu, je craignais de trop comprende la suite du fait du titre que tu as donné à cette nouvelle....
dans la première partie je trouvais une proximité d'écriture et de souffle au roman préhistorique en plusieurs tomes de JM Auel "Les enfants de la terre"
dans la deuxième partie j'ai été prise aux tripes.....


pandora 02/11/2009 20:16


Merci de ton comm Tisseuse, j'ai pas lu Auel même si j'en ai beaucoup entendu parler, donc ça me touche beaucoup ;)


Thierry Benquey 02/11/2009 09:09


La première partie donne envie de lire la seconde. Je patienterai jusqu'à demain. J'ai eu envie de dire à la narratrice que le coup du miroir ne fonctionne pas toujours, parfois la vie est encore
là et la buée est absente. Mais bon...
Amitié
Thierry


pandora 02/11/2009 10:48


C'est vrai, mais il était bien mal en point le mari...
La suite demain, donc, du désir nait le plaisir ;)
Amitié