Un conte politiquement incorrect écrit pour les fanes de carottes
Comme le veut la tradition, la neige est tombée à gros flocons au pays des Rêves. Un épais manteau blanc recouvre les toits et les jardins, tapis d’ouate qui amortit les sons et transforme le paysage. Un Noël sans neige est inenvisageable : ce serait une vraie catastrophe ! Heureusement cette année encore les faiseurs de temps ont réussi à accorder la météo au calendrier, malgré le réchauffement planétaire qui complique leur travail. Même au pays des Rêves il faut compter avec la pollution et les réalités écologiques.
Dans la maison des Pearson, un majestueux sapin trône au centre du séjour. Il est généreusement décoré de bougies blanches, de boules de verre colorées et de figurines en pâte à sel que les enfants ont façonnées de leurs petites mains parfois malhabiles. Si son sommet porte la grande étoile dorée fièrement mise en place par la cadette, le pied est bien dégagé pour recevoir paquets et cadeaux. La mangeoire de l’indispensable crèche recevra dans quelques heures la figurine du petit Jésus.
Les enfants de la famille Pearson se sont levés tôt, très excités : les vacances d’été ont été bien longues mais Noël est enfin là. Pendant qu’ils avalent leur petit-déjeuner en vitesse, Mrs Pearson enfourne les gâteaux qu’on déposera près de la cheminée pour le Père Noël. La cuisine sent bon la cannelle et le chocolat mais Phil et Chester, les jumeaux, et Fleur, leur petite sœur, n’y prêtent aucune attention. Ils n’ont que quelques heures pour donner vie à Whity, leur habituel bonhomme de neige, et ils ne doivent donc pas traîner.
Bien protégés par les lainages tricotés par leur grand-mère[1], ils se précipitent dans le jardin pour rouler les boules de neige qui formeront le bonhomme. Le soleil se réverbère sur la neige et le temps semble suspendu. Les pas crissent et les enfants rient. Ils assemblent Whity sous le cerisier aux branches parées de leur habillage de Noël, juste en face de la fenêtre du salon pour qu’il puisse aussi participer à la fête. S’ils peinent à soulever la grosse bedaine, pestant et se disputant quand le montage reste trop instable, le bonhomme de neige reprend forme cette année encore. Personne n’a jamais prétendu que c’était facile! Les joues rougies par le froid mordant et les mains glacées dans les gants de laine détrempés, les enfants Pearson se reposent un instant et se réchauffent les doigts en soufflant dans leurs mitaines.
Puis Fleur va gratter sous la neige au niveau de l’allée pour y dénicher quelques cailloux qu’elle dispose les uns au dessus des autres sur le ventre du gros bonhomme. Chester arrache deux boutons sur sa veste d’hiver - qui n’en manque pas, leur mère ne devrait rien remarquer - pour donner de beaux yeux bleus à leur bonhomme afin qu’il puisse admirer les jolies lumières de Noël et le sapin décoré de guirlandes. Phil sort de sa poche la carotte encore coiffée de quelques fanes qu’il a dérobée dans la cave en bravant les monstres tapis dans l’obscurité. Après l’avoir dépiautée[2], il la place au centre du visage bien rond de Whity et ramasse deux longues branches pour lui donner des bras. Et comme il fait vraiment très froid, Fleur noue son cache-nez rouge autour du cou du bonhomme, Chester le coiffe de son bonnet vert, Phil quitte ses gants jaunes trempés de neige et de ses doigts gourds en habille le bout des branches afin que Whity n’ait pas froid aux mains. Satisfaits, les trois enfants Pearson, transis de froid mais heureux, se réfugient en courant dans la cuisine. Là où il fait chaud et surtout où les attend un bon chocolat.
Dans les autres jardins de Dreamcity, les enfants Wilson, Parker ou Birdies ont également fait leurs bonshommes de neige, tenant ou non un balai, avec ou sans nez, avec ou sans bouche, qui portent eux aussi un petit nom répété chaque année. Dans la lumière qui décline doucement, annonçant la longue nuit de Noël, les bonshommes de neige si familiers prennent des allures fantomatiques à la lueur de la lune. Chez les Pearson, les yeux globuleux de Whity fixent l’intérieur de la maison dans laquelle résonnent déjà les cris joyeux des enfants et la sirupeuse mélodie de Noël.
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Les bonshommes n’aiment pas les lumières et le sapin qui leur volent la vedette en ce soir de Noël. Mais surtout ils détestent ce gros rougeaud qui conduit un attelage volant tiré par des rennes. L’affreux Père Noël. Ils en ont assez de n’être qu’un des éléments du décor et non les héros de la fête. Cette nuit, ils veulent enfin prendre le pouvoir pour devenir les vedettes de la veillée de Noël.
Pourquoi seuls les vœux et les rêves des enfants devraient-ils être exaucés ?
Un être froid et sans cœur aurait-il moins de valeur qu’un petit enfant ?
Les bonshommes de neige sont menés dans leur révolte par Smily, dit l’Horrible, dont le sourire de pierres n’a d’égal que la noirceur de son âme de glace. Il faut dire que les Parker ne sont pas des enfants de chœur. Il leur sert de cible pour des batailles où la boule de neige cache trop souvent un caillou. Il n’a pas de nez, de bonnet ou de gants, seulement deux trous à la place des yeux, et cette grande bouche faite d’une interminable rangée de petits cailloux noirs. Pas de bras non plus mais il n’en a pas besoin, c’est le meneur de la révolte, la tête pensante. Sa meilleure arme est sa gouaille haineuse. Il en a plus qu’assez de ce réveillon mille fois répété, des éternelles boules de neige que les sales gosses lui balancent, du Père Noël obèse et des cadeaux apportés à des enfants qui ne les méritent vraiment pas. Ras-le-bol de cette bonne humeur des périodes de fête où la vie semble plus belle quand rien n’a pourtant changé. Et cette fois, il a réussi à convaincre les autres de troubler cette sempiternelle soirée du pays des Rêves pour frapper un grand coup.
Ce soir, les bonshommes de neige vont kidnapper le Père Noël, et ils ont choisi la maison des Pearson pour commettre leur forfait car c’est celle par laquelle il commence sa tournée.
Tous les bonshommes de neige ne sont pourtant pas de cet avis. Depuis que la magie de Noël se répète, les enfants Pearson ont toujours bien traité Whity. Non, il n’a absolument rien contre les enfants, ni contre le Père Noël d’ailleurs. Mais le pauvre n’a pas de bouche et ne peut donc pas essayer de convaincre les autres de ne pas suivre le redoutable Smily. C’est avec beaucoup d’inquiétude qu’il voit la révolte gronder et enfler, Noël après Noël, à mesure que la cruauté des enfants Parker renforce la méchanceté de Smily. Et aujourd’hui il doit se rendre à l’évidence, ce soir sera un soir de Noël pas ordinaire pour Fleur, Chester et Phil, un Noël bien triste, un Noël bien sombre. Ce réveillon sera celui de la révolte des bonshommes de neige…
Tandis que les maisons se remplissent et que les familles se reforment le temps d’un soir, les conflits et les jalousies mis brièvement en pause, les bonshommes de neige se rassemblent dans le jardin des Pearson. Rien ne ressemble plus à un tas de neige qu’un bonhomme de neige (et c’est particulièrement le cas de Monster monté en cinq minutes par les enfants Johnson) mais de toutes façons personne ne prête vraiment attention à ce qui se passe dehors. Dans la nuit froide, les invités se pressent vers les porches des maisons, jetant un regard distrait aux décorations extérieures. La fête se passe dans la douce chaleur des maisons, près du sapin et de la cheminée, et les arrivants tapent du pied sur le perron pour se réchauffer, attendant qu’on leur ouvre avec impatience. On voit briller les lumières à travers les fenêtres où se pressent les enfants. Ils soufflent de la buée sur les vitres en guettant le Père Noël dans le ciel.
La douce magie de Noël n’attendrit en rien la résolution des bonshommes de neige qui sont maintenant de plus en plus nombreux à côté de la maison des Pearson. Ceux qui disposent de bras ont pris au passage des armes de circonstance, une branche brisée, une stalactite effilée qui pendait du toit ou un râteau qui traînait dans le jardin. La troupe commence à ressembler à une véritable petite armée dont le Général Smily est tellement fier qu’il sourirait jusqu’aux oreilles si les enfants Parker avaient eu la délicatesse de lui en façonner. Qu’importe, ses humiliations seront bientôt vengées. Quel bonheur d’imaginer le dépit de ces affreux gamins quand ils se lèveront pleins de joie et d’impatience pour découvrir un sapin sans aucun cadeau. Ils seront terriblement déçus et se demanderont pourquoi le Père Noël les a oubliés. Des cris et des pleurs pour remplacer les chants de Noël. Et ce sera le même spectacle dans toutes les maisons. Ah vraiment, les bonshommes de neige vont avoir leur revanche de bien douce manière….
Whity n’a pas bougé de sa place sous le cerisier, parce que les enfants Pearson pourraient s’en apercevoir et donner l’alerte. Il essaie bien d’attirer leur attention quand ils viennent guetter le Père Noël à la fenêtre, mais ils ne lui prêtent aucune attention. Il n’y en a que pour ce satané bonhomme pas de neige, peut-être que Smily a raison après tout…
Un peu plus loin au fond du jardin, les autres bonshommes discutent à voix basse (enfin ceux qui ont une bouche) pour passer le temps en attendant minuit. Les lumières des maisons s’éteignent petit à petit à mesure que les invités repartent, ne restent bientôt plus que les points lumineux des guirlandes qu’on a laissées allumées sur les sapins pour guider le Père Noël. Et justement Smily fait signe à tous d’arrêter de parler, il a entendu des grelots au loin qui annoncent l’arrivée du traîneau. Vite, un groupe se rapproche de la porte arrière déverrouillée pour la circonstance[3] et se coule dans le blanc décor hivernal pour l’attendre. Un deuxième groupe attend plus en retrait pour s’occuper des rennes et couper toute velléité de retraite. Le guet-apens est en place. Le Père Noël est foutu.
L’attelage apparaît enfin dans le ciel d’hiver où ne brillent que quelques étoiles ; il se rapproche et atterrit dans le jardin. Le Père Noël sort un calepin, y regarde la commande des enfants Pearson et se retourne vers le coffre pour y chercher les cadeaux demandés. Il peine à se pencher, encombré par son imposante bedaine[4] et il charge les cadeaux dans sa hotte. Au moment où il met pied à terre, les bonshommes de neige se précipitent et congèlent les rennes et le Père Noël, les enfermant dans une gangue de glace.[5]
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Les bonshommes de neige s’enfuient de Dreamcity vers la montagne toute proche en emportant leurs victimes et les paquets qu’ils se distribueront. Ils ont été sages toute l’année et les méritent au moins autant que ceux à qui ils étaient destinés. Whity hésite un moment, ne sachant quel camp choisir, mais il ne tient pas vraiment à être là quand les enfants se réveilleront. Qui sait de quoi est capable un gamin privé de ses joujoux ? Il ne veut pas payer pour les autres. Après un dernier regard vers la fenêtre de la chambre de Fleur, il trace maladroitement un PARDON dans la neige et abandonne son bonnet, son cache-nez et ses gants, dont les couleurs vives se détachent nettement sur le tapis blanc. Puis il se presse de rejoindre les autres bonhommes qui sont déjà loin devant.
Ils sont encore à plusieurs heures des grottes où ils vont festoyer pour célébrer leur victoire quand les premiers enfants se lèvent, très excités, pour se précipiter vers le sapin et y découvrir leurs cadeaux. Mais il est pareil à la veille. Les biscuits préparés pour le Père Noël sont toujours dans leur petite assiette. Et les bonshommes de neige ont disparu des jardins.
Le pays des Rêves s’est transformé en un abominable cauchemar. Pour les enfants en tout cas.
Car du côté des bonshommes de neige, les jours qui suivent sont très festifs au contraire. Les paquets ont été distribués et ouverts, les rennes dépecés et dévorés. Et après avoir servi de cible pendant de longues heures pour un concours de lancer de boules de neige le Père Noël attend, tétanisé (et pas seulement par le froid), la suite des événements. Car ses kidnappeurs ne sont pas d’accord entre eux. Certains veulent le tuer pour qu’il ne leur fasse plus d’ombre à l’avenir, mais bien que menés par l’éloquent Smily, ces extrémistes sont minoritaires. La plupart veulent simplement un peu plus de reconnaissance et d’attention de la part des enfants. Etre chaudement habillés pour l’hiver[6], avoir des yeux, une bouche, des oreilles pour que tous puissent voir, parler et entendre, mais surtout une belle carotte comme nez[7]. Et puis une petite place à côté du sapin et de la cheminée pour participer au Réveillon[8]. On finit par se mettre d’accord sur les revendications, puis Smily rase la barbe du Père Noël pour prouver aux humains qu’ils ne plaisantent pas. D’un geste maladroit (bien que certains pensent qu’il n’en est rien), il marque la joue du rougeaud d’une fine estafilade qui goutte en ponctuant la glace et la barbe blanches de sang. Monster se porte messager volontaire pour cette dangereuse mission et Smily lui adjoint Whity : bien que plein de bonne volonté, Monster ne serait jamais capable de retrouver seul le chemin de Dreamcity.
Mais au pays des Rêves, les années sont courtes et les beaux jours reviennent déjà, avec Carnaval, ses crêpes et ses déguisements, rapidement suivi de Pâques et sa chasse aux œufs. Monster, gêné par la longue barbe que Smily lui a malicieusement collée, avance doucement, et les deux messagers rétrécissent inexorablement à mesure que la température augmente pour disparaître bien avant d’avoir pu atteindre Dreamcity. La neige est progressivement remplacée par les fleurs des champs et les bonshommes de neige fondent dans les grottes des montagnes. Il ne reste bientôt plus de Smily l’Horrible qu’un chapelet de pierres noires sur le sol de la grotte. Le Père Noël, aminci par son jeûne forcé et rajeuni de vingt ans sans sa barbe, est libre. Mais sans les rennes pour tirer son traîneau volant, il lui est impossible de rejoindre les lutins et la Mère Noël à temps pour le prochain Réveillon. Le temps passe vite au pays des Rêves, où tous les jours que les enfants n’aiment pas (particulièrement les jours d’école) ont été supprimés du calendrier. C’est peut-être l’occasion pour lui de changer de vie, cette existence laborieuse commençait à lui peser. Il ne tient pas tant que cela à retrouver son épouse qui ne ressemble plus à la jolie femme qu’il a épousée il y a fort longtemps maintenant. Quant aux enfants, ils deviennent si exigeants et capricieux. Non, vraiment, il n’a aucune envie de reprendre son activité. Il se verrait plutôt apiculteur ou trappeur. Ou berger…
Au pays des Rêves, les journées se suivent et se répètent selon le même rituel immuable : Noël puis Carnaval, Pâques puis les vacances d’été et le cycle recommence. Mais depuis ce réveillon, plus aucun enfant n’a jamais fait de bonhomme de neige. Et ce sont désormais leurs parents, déguisés d’un habit rouge et d’une longue barbe blanche, qui apportent les cadeaux. Le Père Noël ne passe plus mais quelle importance puisque tous les jouets commandés sont bien sous le sapin ?
[1] Car on sait que les mailles pleines d’amour tiennent beaucoup plus chaud que les mailles ordinaires.
[2] Attention, toutes les fanes de carottes ne sont pas dépiautables !
[3] Ceux qui s’imaginent encore que le Père Noël passe par la cheminée dans l’âtre de laquelle brûle un grand feu sont vraiment naïfs… ou complètement idiots.
[4] L’un des bonshommes de neige affirmera même plus tard avoir entendu le Père Noël jurer.
[5] A ce stade de l’histoire, vous imaginez probablement un retournement de situation de dernière minute avec sauvetage en catastrophe du Père Noël par les enfants Pearson avec l’aide du fidèle Whity… Pauvres lecteurs qui croyez encore au Père Noël!
[6] On ne sait pas assez combien le bonhomme de neige est frileux.
[7] On ne sait pas non plus assez combien le bonhomme de neige est coquet.
[8] On sait très bien par contre combien le bonhomme de neige est stupide.
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