Robinson Névrosé

 

J’ai toujours rêvé de jouer les Robinson Crusoé, mais n’est pas réfugié qui veut. Il faut d’abord prendre la mer et embarquer sur un bateau ce qui je vous l’accorde n’a rien d’extraordinaire… sauf quand on est phobique de la mer comme moi. J’ai tellement le mal de mer que le simple fait de parler d’embarquer me donne la nausée.  « Montagne-Neige-Montagne-Neige ». Désolé, c’est la technique que m’a enseignée mon psy comportementaliste pour tenir le coup et ne pas vomir à tout bout de champ. Parce que je ne sais pas si vous avez remarqué comme on parle souvent de la mer… Non ?… Si, croyez –moi !

Ensuite je suis agoraphobe c'est-à-dire que j’ai la peur des grands espaces et qu’il m’est donc impossible d’envisager d’être réfugié sur une grande ile, fût-elle déserte (mais souvent on se rend compte au bout de quelque temps qu’il y a des habitants insoupçonnés). Là encore j’ai progressé depuis que je vois mon psy mais ça n’est pas si simple. Je peux maintenant sortir de chez moi sans faire un malaise et même aller à mon travail. Pour les courses, je ne peux les faire qu’accompagné, mais j’emmène ma mère et elle est ravie. Oui, je ne vous l’ai pas dit, mais je suis célibataire et j’habite avec elle pour lui tenir un peu compagnie. Je m’appelle Tanguy et j’ai 35 ans. Désolé pour ce texte un peu décousu, mais je n’ai jamais été très organisé, enfin c’est ce que m’a dit mon psy, l’ancien, le psychanalyste. Avant de me mettre à la porte en me disant que mon cas était désespéré et de me conseiller un psy comportementaliste. J’étais un peu vexé parce que s’appuyer sur Pavlov et la salivation d’un chien pour me soigner, c’est limite insultant. Mais ça a l’air de marcher, je peux à nouveau sortir de chez moi et j’ai beaucoup progressé. Et maintenant j’aimerais aller encore plus loin et jouer le rôle d’un réfugié sur une ile déserte, mais une ile qui ne soit pas sur la mer (Montagne-Neige-Montagne-Neige, désolé !) et qui ne soit pas trop grande.

Nous avons un petit lac dans ma région et au milieu de ce lac il y a un petit îlot sur lequel j’ai décidé de m’installer quelque temps, en réfugié volontaire. Pendant mes vacances. Et surtout pour m’occuper pendant celles de mon psy, comment vais-je faire moi qui vais le voir trois fois par semaines ? J’ai donc décidé de jouer les Robinson Crusoé volontaire. Vous allez dire que je triche, mais pour être dans les conditions les plus proches de celle d’un naufragé je vais y aller à la nage. Non je ne sais pas nager, c’est ça la difficulté !

Et c’est prévu pour ce soir, l’îlot est à environ 400 mètres du rivage, j’espère que j’y arriverai, sinon tant pis … Vous ai-je parlé du fond dépressif chronique que m’avais diagnostiqué mon premier psy ? Non, pas le psychanalyste, ni le comportementaliste, celui que j’ai vu lors de ma première tentative de suicide. Il m’a fait lire des planches avec des tâches d’encre (un artiste vraiment raté, mon neveu fait mieux avec ses pochoirs à la maternelle mais passons, si ça amuse les psys de les utiliser, tant mieux pour cet homme). Je lui ai donc raconté ce à quoi les tâches me faisaient penser, il n’arrêtait pas de se gratter la tête en disant « je vois, je vois… ». Quand il m’a laissé sortir de son service il m’a dit à bientôt, et comme je lui disais que nous n’avions pas prévu de rendez-vous, il m’a dit qu’il pensait qu‘il me reverrait tôt ou tard parce que j’étais un dépressif chronique… Enfin passons, de toute façon je ne l’ai pas revu, il s’est fait écraser par une voiture en sortant de l’hôpital un soir. On raconte d’ailleurs que la voiture était conduite par un de ses anciens patients mécontents, un paranoïaque. Comme quoi on peut être médecin et se tromper !

Donc je traverserai le lac à la nage et me trouverai un endroit sur l’îlot pour dormir. Mon psy (le dernier, le comportementaliste) a eu la bonne idée de partir en vacances en août, je ne devrais donc pas avoir trop froid. Je n’emporterai rien pour être dans les vraies conditions d’un naufragé.

Vivement ce soir, je suis très impatient…



Episode 2

 

Il est presque 1 heure du matin et j'y suis enfin, j'ai garé la voiture un peu à l'écart pour ne pas qu'elle attire l'attention et j'y ai laissé mes papiers. Pour les clés, je suis très embêté, je n'y avais pas pensé mais je ne vais quand même pas les emporter avec moi... Je décide donc de les enterrer au pied d'un arbre mais je n'y connais rien en arbres alors j'espère le retrouver à mon retour...


Nous n'en sommes pas là !


J'ai gardé mes habits et mes chaussures parce que dans les films, les naufragés sont rarement nus. En plus je viens enfin de me débarrasser d'un champignon alors ne n'est pas pour attraper je ne sais quoi d'autre et de pire sur mon îlot. Surtout que je ne suis pas vacciné contre le tétanos... On peut être hypochondriaque et bélonéphobe*.


Je m'approche du rivage sans croiser personne, la nuit est fraiche et la lune pleine, j'arrive facilement à retrouver l'endroit que j'avais repéré pour me mettre à l'eau, le plus près possible du rivage et de l'îlot. Il y a une nappe de sable puis l'eau un peu comme une plage.  « Montagne-Neige-Montagne-Neige ». Désolé.  Je me mets à l'eau sans hésitation je suis venu pour cela, et j'avance en direction de l'îlot. Le sol est mou sous mes pieds, de la vase probablement, j'ai de l'eau jusqu'aux genoux, puis jusqu'à la poitrine, et l'îlot est encore bien loin. Je continue à avancer mais bientôt je ne sens plus le sol, je n'ai plus pied, je me débats pour avancer vers l'îlot comme si j'avais vraiment fait naufrage et que j'étais tombé dans l'eau « Montagne-Blblblbeige-Montagne-Neige Blblbl », je bois la tasse en essayant de prononcer mes mots magiques,  je n'avance plus mais j'essaie de me maintenir à la surface avec de grands mouvements désordonnés de mes bras et jambes, difficile d'apprendre à nager en accéléré dans ces conditions. Et alors que je crois ma dernière heure arriver, et que je cesse de me débattre frénétiquement et inutilement, je sens du bout du pied quelque chose de dur, m'appuie davantage. J'ai à nouveau pied. Je suis au milieu du lac et j'ai pied, c'est vraiment un miracle... à moins que ce ne soit un ban de sable, qu'importe après tout ! Je reprends mon souffle en reprenant pied, crachant un peu d'eau au passage, et je reprends ma progression, de l'eau à hauteur des épaules. Ca y est enfin j'arrive sur l'îlot, je suis naufragé.

Victoire! (J'ai bien conscience que cette réaction pourra en étonner certains mais je vous serai gré de ne pas juger mes rêves...)


La première impression est très décevante, il y a un caddie rouillé et renversé, des bouteilles de plastique, conserves et autres déchets... Cet îlot n'a vraiment rien de paradisiaque. Je m'aventure plus loin pour y découvrir les traces d ‘un ancien foyer garni de bouteilles de bière vides avec à proximité un pack de canettes qui ont l'air pleines. Cet îlot désert est plutôt fréquenté. J'avance encore, me frayant un chemin dans la végétation pour enfin accéder à une zone à peu près vierge, d'où je ne distingue plus les contours du lac, masqués par le feuillage et où je me sens vraiment naufragé. Je suis trempé et je frissonne un peu mais sinon je ne me sens pas mal. Je n'ai aucune idée de l'heure qu'il peut-être malgré ma montre de poignet... qui n'était pas waterproof, je m'en rends compte trop tard.

Ca y est, je suis seul sur mon ile. Je n'ai absolument pas sommeil. J'ouvre une des canettes que j'ai subtilisées autour du foyer. Je n'ai pas pu désinfecter l'opercule de métal sur lequel les rats font pipi ce qui peut donner des maladies mortelles,


Mais je ne crains plus rien, je suis un aventurier maintenant.

Robinson Crusoé.




Episode 3



Je suis brutalement tiré de mon sommeil par de la musique tribale, des bruits de percussion très graves avec une mélopée dans une langue qui me semble étrangement familière. J’émerge doucement avec une terrible migraine : pour fêter mon naufrage, j’ai bu toutes les canettes de bière que j’avais trouvées alors que je ne bois jamais une goutte d’alcool. Cela tape dans ma tête, mais sur une rythmique différente de celle de cette musique indigène si bien que l’effet est plutôt décevant mais surtout très agaçant. J’ai aussi un peu envie de vomir. Je crois que j’ai ce qu’on appelle une « gueule de bois ».

Alors que je me relève pour voir d’où viennent ces bruits, j’ai tout d’un coup très envie de vomir. Pire que le mal de mer.  « Montagne-Neige-Montagne-Neige » désolé ! Comment font donc tous ces gens pour boire à s’en rendre malade, ça n’a vraiment aucun sens. Dire que c’est moi qu’on traite de fou !

Pour faire passer la nausée, et les migraines, j’essaie de me concentrer sur la musique. On dirait que quelqu’un parle plus qu’il ne chante et je reconnais des mots comme phoque ou police et même ce que je crois être des prénoms comme Nick. Je me rapproche doucement au travers du feuillage chercher à apercevoir mes visiteurs.

Mon Dieu !

Un groupe de 3 indigènes a débarqué, l’un d’eux porte un poste de radio sur l’épaule, ce qui est à l’origine de cette musique exagérément forte. Ils sont vêtus de tenues bariolées et portent ce qui ressemble à une casquette mais portée à l’ envers. Je n’ai jamais rien vu de tel en dehors de ma télévision. Et ce n’était pas dans Ushuaia ou une autre émission de voyage, non c’était au journal télévisé. Ils ont l’air de chercher quelque chose et d’être très énervés. Je comprends qu'ils se disputent pour savoir où ils ont laissé leurs… bières. Glurp (en fait c’est une onomatopée pour vous faire comprendre que j’ai tout d’un coup du mal à avaler, une boule d’angoisse si vous préférez. Vous suivez toujours ? ).
Je pense que j’ai dans mon estomac ce qu’ils cherchent. Et qu’ils ne seraient pas très contents de l’y trouver. Je me baisse au sol parce que je commence à trembler tellement fort que cela fait bruisser le feuillage. Mais c’est trop tard, l’un deux lance
:

« Il y a quelqu’un, à tous les coups c’est le fils de pute qui nous a chopé nos bières »

Et ils se précipitent vers moi.



Note de l’auteure…. Ce moment du texte serait l’endroit idéal pour rendre mon public captif et m’assurer qu’il viendra bien lire la suite de Robinson Névrosé. Mais des scrupules (si , si ;-)) m’empêchent de vous traumatiser ainsi une fois de plus quand vous serez tenus en haleine tous les dimanches d’août par une magnifique histoire…

Je crie aussi fort que je peux et comme l’un commence à me secouer pour m’attraper, je lui vomis sur ses baskets ...ce que j’ai sur l’estomac. Cela me soulage, fait beaucoup rire ses camarades, mais n’a pas du tout l’air de l’amuser. «  Zen- soleil- lumière- paradis- bonheur ». Je récite en boucle et sans m’arrêter les mots que j’ai appris de mon psy pour les situations de grand stress, vous savez le psy qui est en vacances pendant que je me fais attaquer par ces sauvages

-          Il est complètement ouf ce keum

-          J’comprends rien à ce qu’il dit

-          Mais il nous a quand même piqué nos bières, faut l’punir.

-          On a qu’à le foutre à poil.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Je me retrouve nu dans le feuillage… urticant. Ca gratte la nature. Celui sur les chaussures duquel j’ai vomi me prend les miennes.

-          T’as de la chance d’avoir la même pointure que moi sinon je te les faisais bouffer

-          Allez, on s’casse, et il m’envoie ses baskets dans la figure.

J’entends des bruits de rame et la musique qui diminue. Jusqu’au silence.

Et je me mets à pleurer, à gros sanglots, comme un gosse.

 

Fin

Je restais ainsi prostré pendant un long moment, recroquevillé sur le  sol, les bras autour de mes genoux et le dos secoué par les sanglots. A pleurer toutes les larmes de mon corps. A pleurer toute l’eau (et un peu de bière) de mon corps.

Je m’arrêtai brutalement quand je réalisais que je n’avais rien à boire… sinon l’eau du lac que je préférais toutefois éviter autant que possible. Je levais les yeux au ciel espérant y trouver les prémices d’une averse ou d’un orage mais le ciel était désespérément bleu et dégagé. Et il était hors de question que je me remette à pleurer, je ne tenais pas à finir lyophilisé comme une figue séchée. Savez-vous qu’on résiste beaucoup mieux à la faim qu’à la soif ? Il n’est pas possible de survivre plus de quelques jours sans boire et moi je venais de gâcher toute une eau qui m’aurait été tellement utile en vaines larmes de crocodiles !

Je faisais un bien piètre Robinson Crusoé, je m’en rendais bien compte désormais.

Mon psy avait raison, il valait mieux que je m’évade dans mes rêves, la réalité était bien trop dangereuse pour quelqu’un comme moi. Je tentais quelques « Zen-soleil- lumière- paradis- bonheur » mais le cœur n’y était pas, n’y était plus.

Et Mère qui devait commencer à s’inquiéter, il était vraiment temps de rentrer.

J’apercevais des gens à l’autre bout du rivage et je ne tenais pas à rentrer dans l’eau nu comme un ver, avec peut-être des poissons carnivores prêts à découper mon appendice d’un coup de leurs dents pointues. Non, je décidais d’essayer d’attirer leur attention en criant et en leur faisant de grands signes.

Je m’égosillais pendan un bon bout de temps, y laissant encore quelques litres de ma précieuse salive quand j’entendis enfin le bruit d’un moteur. J’essayais de localiser l’origine du bruit et je vis alors la vedette qui s’approchait. Mes sauveurs ! En bleu avec un uniforme de la police.

Je m’approchais vers la vedette mais un de mes sauveurs sortit un porte voix en me mettant en joue avec, mon Dieu, un pistolet ! C'est moi la victime, le naufragé !

-          Levez vos mains en l’air et restez sur le rivage 

-          Mais messieurs, je ne fais rien de mal

-         Tu peux peut-être nous dire ce que tu fais complètement nu sur cet ilot alors ? Heureusement qu’on nous a prévenu avec tous les enfants qui jouent dans le parc

-          Mais messieurs, c’est une horrible méprise. Et pourquoi me tutoyez-vous ?

-          Tu nous prends pour des imbéciles, tu vas peut-être nous dire que tu t’es fait agresser par une bande de voyous qui t'ont pris tous tes vêtements! 

-          Mais parfaitement messieurs, vous les avez arrêtés ?

Les deux policiers à bord du bateau se regardent et se sourient, en se moquant de moi. "On est encore tombé sur un comique ! " L’un se penche pour sauter à terre pendant que l’autre me tient en joue

-          Mais oui messieurs, je voulais jouer les Robinson Crusoé pendant les vacances de mon psy et...

-          Tu ne baisses pas les bras et tu les gardes sur ta tête. Compris ?

En fait, vous comprendrez, je pense, que je cherchais à cacher mon… hum, c’est très gênant … sexe, avec mes mains. Eux ne l’ont pas compris. Je commençais à devenir très anxieux aussi je commençais à réciter les mots qui me rassurent « Zen- soleil- lumière- paradis- bonheur ». Les deux policiers se sont regardés et l’un d’eux a tapé de son index sur sa tempe en me regardant

-          Non, attendez messieurs, je ne suis pas fou, je ne suis que dépressif chron…

-          Calme-toi d'accord !

-          Mais je suis très calme...  Zen- soleil- lumière- paradis. Hummmpfff

Je m’interromps, plaqué brutalement au sol et maintenu ainsi par un genou enfoncé dans le creux de mes reins. Je sens qu’on me tire brutalement les bras en arrière et me passe quelque chose de froid autour des poignets

-          Mais arrêtez, je ne suis pas un crimi…

-          Ta gueule maintenant. Appelle le PC, dis-leur qu’on a un cinglé et qu’on a besoin d’une ambulance

-          Mais…

-          Tu vas te la fermer espèce de pervers.

Pervers ! Moi ? J’espère que vous, vous comprendrez qu’à ce stade ça commençait à faire beaucoup pour moi, Tanguy Chartier de la Bonbonnière, cinquième du nom, et que n’importe qui d’autre aurait craqué. Je me suis mis à hurler et à essayer de me débattre, ce flic dans mon dos jusqu’à ce qu’une autre vedette arrive avec des malabars  en tenue blanche…

  
  
  
  
Et maintenant je suis dans cet hôpital assis en face d’un médecin qui me regarde et m'écoute en poussant des "Hummm, Hummm...". Deux grands costauds sont debout dans son dos, comme si j'étais dangereux ! On m’a passé une chemise blanche de l’hôpital avec des manches qu'on noue dans le dos et fait une piqure de quelque chose. Pour tout dire, je me sens un peu vaseux et j'ai du mal à préciser mes pensées, j'espère donc que ce que je dis n'est pas trop confus.

Il m’écoute en secouant la tête tandis que je lui explique que je ne suis pas fou du tout, et que ce qui arrive est une regrettable méprise. Que je voulais être Robinson Crusoé pendant que mon psy était en vacances pour vaincre ma phobie de la mer. Montagne-neige-montagne. Désolé
Mais ce psy me regarde d’un drôle d’air.

Et là, je commence vraiment à m’inquiéter. Vous savez, à cause de tout ce qu'on raconte sur la santé mentale des psys... 

Parce que ce psy ne m’a pas l’air net du tout…