Le livre des voyages

Le livre des voyages 


Comme lors de chaque été, j’avais fait une razzia de polars et de bouquins de fantasy dans mes échoppes préférées de livres d’occasion et je promenais fièrement mon lourd sac à trésors. A défaut d’évasion dans des contrées lointaines ou exotiques, je m’évadais dans des histoires noires ou extraordinaires, je voyageais dans des mondes imaginaires, je côtoyais la noirceur d’assassins sans scrupule et vivais les tourments de ceux qui les pourchassaient… J’avais encore un peu de temps avant mon train aussi je terminais par une petite librairie que je ne connaissais pas encore, la librairie « L’Outre Monde ». Les lumières étaient tamisées et le décor vieillot, du papier d’Arménie brûlait dans une soucoupe sur le comptoir et un vieil homme aux longs cheveux blanc ramenés en catogan rangeait quelques livres dans des bibliothèques dont les rayonnages couraient jusqu’au fond du magasin. La clochette de la porte carillonna à mon entrée et le vieil homme se dirigea vers moi en boitillant.

-          Bonjour, vous cherchez quelque chose Mademoiselle ? 

-          Bonjour Monsieur, oui, est-ce que vous vendez des livres d’occasion ? 

-          Quel genre recherchez-vous ? 

-          Des polars et de la fantasy 

Il me regarda par dessus ses petites lunettes d’un air réprobateur :

-          Les polars sont bien noirs pour une jeune personne comme vous mais la fantasy et ses mondes merveilleux en sont l’opposé. Je vois que vous aimez les extrêmes… 

-          Oui, en fait c’est pour occuper mes vacances, je reste dans mon petit village tout l’été et le temps me semblerait bien long si je ne pouvais pas lire et m’évader ainsi. C’est ma façon de voyager !  Et je lui montrais mon sac aux trésors plein de livres.

-           Mais vous m’avez déjà l’air bien pourvue. J’ai quelque chose de spécial pour vous qui aimez les voyages, un livre magique, un livre à ne pas mettre dans toutes les mains. « Le livre des voyages ». Mais est-ce que vous méritez ce livre jeune demoiselle ? 

Je le regardais d’un air interrogatif quand je sentis quelque chose de doux me frôler la jambe, je la retirais d’un mouvement réflexe mais ce n’était qu’un drôle de chat noir aux yeux émeraude, des yeux magnifiques comme je n’en avais encore jamais vus… Il se frottait à ma jambe, passant et repassant en me regardant en silence. Ce chat était très étrange, il émanait de son regard une surprenante intensité. Je me baissais pour le caresser tandis que le vieil homme reprit la parole :

-          Cats-partout vient de me donner la réponse en vous accordant le privilège de ses caresses, et croyez-moi il ne le fait pas avec n’importe qui. La dernière fois date de ….

Il s’interrompit de l’air de celui qui en a trop dit avant de dire

-          La dernière fois date de vraiment longtemps ! 

Je continuais à laisser courir mes doigts dans la soyeuse toison noire du chat qui ronronnait maintenant doucement, conquis. Je finissais de le conduire au paradis canin en lui gratouillant le sommet du crâne, juste derrière les oreilles…

-          Il n’a pourtant pas l’air sauvage, il est même plutôt mignon avec ses yeux… 

-           Détrompez-vous mademoiselle, détrompez-vous, ce chat n’a rien de mignon et il peut être très sauvage… Mais laissez donc ce vieil animal retourner dans son panier et suivez-moi plutôt… 

Il posa les livres qu’il tenait sur le comptoir en me faisant signe de le suivre à l’arrière de la boutique. J’abandonnais à regret Cats-partout qui cessa aussitôt de ronronner pour me fixer de son regard si étrange… presque glaçant. Un regard qui pour tout dire ne donnait pas vraiment envie d’être une souris, je commençais à mieux comprendre ce qu’avait laissé entendre le vieil homme. Vieil homme qui commençait à s’impatienter en ronchonnant aussi je me dépêchais de le rejoindre à l’arrière de la boutique. Il prit dans sa poche une grosse clé qu’il tourna dans une petite porte qu’on distinguait à peine sur le papier peint du mur.

-           Le «  Livre des voyages » est rangé dans une pièce à part, c’est un livre très particulier qui ne peut pas tomber entre toutes les mains. Suivez-moi,

Et il s’engouffra dans la petite ouverture. J’hésitai à le suivre, toute surprise par la tournure que prenaient les événements. Je ne connaissais pas cette boutique, je ne connaissais pas le vieil homme, je ne savais pas ce qui m’attendait derrière la porte. J’étais seule dans cet endroit inconnu et je m’apprêtais peut-être à pénétrer dans un coupe-gorge…

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La curiosité fut cependant plus forte que la prudence, ce vieil homme et son étrange chat m’avaient intriguée, et ils m’avaient l’air plutôt inoffensifs. Qui ne tente rien n’a rien, et ce « Livre des voyages » était bien trop tentant, je décidai donc d’entrer…

Je poussai doucement la porte et avançai prudemment vers la lumière qui provenait du fond de la pièce. Cette librairie était vraiment d’une profondeur très inhabituelle, jamais je ne l’aurais imaginée aussi grande depuis l’extérieur. La décoration de la pièce avait complètement changé, des tentures damassées recouvraient les murs, des tapis bigarrés recouvraient le sol et Cats-partout venant d’on ne sait où (ou était-ce un autre chat ?) était déjà couché en rond sur un canapé vert… émeraude, du même regard que ses yeux. Cet animal était décidément très surprenant…

Le vieil homme se tenait devant un coffre de cuir muni d’un gros cadenas, une vieille clé dorée à la main.

-          Vous êtes entrée, c’est donc que vous êtes courageuse, vous méritez ce livre. Mais le voulez-vous vraiment ?

Il me regarda d’un air étrange, presque inquiet, Cats-partout s’était levé et se frottait à nouveau à ma jambe en ronronnant et la température semblait s’être abaissée brutalement de plusieurs degrés. Je recommençais presque à avoir peur…

-          Parce qu’il faut que vous compreniez, jeune fille, que si j’ouvre ce coffre, nous ne pourrons plus reculer. Vous ne pourrez plus reculer. Il vous faudra prendre le livre et accomplir votre destinée. Vous comprenez ?

-          Et bien, j’ai peur de ne plus comprendre…

-          Vous avez peur maintenant ?

-          Non, enfin oui. Mais qui êtes-vous, que se passe-t-il ici exactement ? On dirait que vous vous moquez de moi

-          Je vous propose, jeune Pandora, de vous ouvrir le coffre des secrets pour vous donner le « Livre des voyages » mais toute chose à son prix…

J’avais cette fois très peur, cet inconnu connaissait mon prénom alors que je ne l’avais jamais rencontré. Cats-partout ne ronronnait plus, il me fixait de ses yeux dont l’émeraude s’estompait… Ses yeux changeaient de couleur et devenaient rouge vif! Je me précipitai vers la porte par laquelle j’étais entrée mais il n’y avait plus désormais qu’un mur plein sans ouverture. Pas de poignée. Pas de sortie possible. J’étais terrorisée, c’était un piège et j’étais tombée dedans comme une imbécile. Un vieux cinglé et un chat terrifiant dans une pièce qui s’était transformée. Je me pinçai mais non, je ne rêvais pas, hélas !

-          N’ayez pas peur Pandora, nous ne vous voulons aucun mal. Vous ne craignez rien ici mais nous vous attendions depuis longtemps, vous êtes l’Elue, la Voyageuse. Celle qui doit accomplir le Grand Voyage.

Je me retournai, le vieil homme s’était approché et me souriait d’un air rassurant, Cats-partout à ses pieds. Ses yeux devenus jaunes. Un vrai kaléidoscope cet animal ! Mon cœur battait la chamade et j’avais les jambes en coton, pour être honnête je crois, même si je n’en suis pas fière, que j’étais prête à m’évanouir.

-          Vous êtes toute pâle, venez vite vous asseoir, nous allons tout vous expliquer.

Et il prit mon bras avec une douceur teintée de fermeté et me conduisit vers le canapé dont le vert émeraude s’était transformé en un jaune assorti aux yeux de Cat-partout… Cet endroit était insensé. J’essayais de me calmer tandis que le vieil homme m’apportait un verre contenant une boisson d’une bien étrange couleur que je m’empressais de refuser. Ma témérité avait ses limites et je n’allais pas en plus me laisser droguer sans résistance. Je réfléchissais à toute vitesse pour trouver comment me sortir de ce guêpier.

-          Vous êtes vraiment sûre que vous n’en voulez pas, cela vous ferait pourtant du bien.

-          Non, merci beaucoup mais je dois vraiment partir…

J’essayais de me lever mais j’étais comme collée à cet étrange canapé. Je poussais fort sur mes jambes sans pouvoir bouger d’un pouce. Cats-partout sauta à côté de moi et me fixa de ses yeux devenus lilas, des yeux profonds, des yeux hypnotiques…

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  Je sombrais dans une sorte de demi-sommeil dans lequel je me vis accepter le verre que me tendais le vieil homme, y plonger mes lèvres, et - NON JE NE DOIS PAS - le boire ! Un goût de fraise et d’orange, de cannelle et de vanille… Humm. Ce breuvage, où était-ce le regard, me détendit instantanément et je me relâchais dans le canapé. Le vieil homme me regarda d’un air rassuré et me sourit

-          Ah, je pense que maintenant nous allons enfin pouvoir vous parler. Cats-partout et moi sommes les envoyés d’un monde parallèle dans lequel nos mages ont vu certaines choses, et notamment le fait que vous deviez accomplir le Grand Voyage pour y découvrir quelque chose qui changera le destin de votre monde, mais nos mages n’ont pas pu en savoir plus. Le départ passe par le « Livre des Voyages », un portail magique qui s’ouvre quand l’Elue le lit. Mais si nous savons que vous êtes l’Elue et que ce voyage est capital pour la survie de votre monde (et par là même du nôtre), nous pensons que de grands dangers vous attendent. Vous devez le savoir.

-          Vous êtes vraiment ce que vous dites être ? Vous venez d’un autre monde ? C’est fou.

-          Vous avez déjà vu beaucoup de chats comme Cats-partout? Vous avez quand même bien noté que ce qui s’est passé dans cette pièce n’a rien de normal dans votre monde !

-          Oui, mais c’est tellement incroyable. Qu’est-ce qu’il y a de particulier dans votre boisson pour que je me sente si détendue tout d’un coup ?

-          Des plantes qui ne poussent pas chez vous, mais l’effet va s’estomper dans quelques minutes. Je voulais simplement que vous écoutiez bien ce que j’avais à dire… Qu’en dites-vous ?

-          Sur le « Grand Voyage » ?

-          Oui, êtes-vous prête à ouvrir le «Livre des Voyages » ?

Etais-je prête ? Dans mes livres de fantasy, les héros sont toujours prêts à se faire dévorer par les dragons ou attaquer par les gobelins pour sauver le monde. Mais moi, j’étais juste venue m’acheter des livres pour passer un été sympathique sans m’ennuyer. Et si j’avais peur de m’ennuyer, je préférais tout de même cela au fait de me lancer dans un voyage je ne sais où avec le risque de m’en sortir je ne sais si.

Etais-je prête ? Dans les livres, les gens disparaissent et apparaissent quand ils le veulent, les dragons volent et les magiciens envoient des sorts du type des boules de feu. Je ne savais rien faire de tout cela.

Etais-je prête ? Je devais repeindre la salle à manger pendant l’été et je m’étais promis de ranger enfin toutes mes photos dans un album. De nettoyer toute la maison et de dévorer tous les livres que je venais de m’acheter.

Je ne me sentais pas vraiment prête en fait, je n’avais pas l’âme d’une héroïne et me plaisais dans mon travail qui me laissait du temps libre pour mes passions. Je n’aimais les aventures que sur le papier et je n’avais même pas été assez courageuse pour vivre des "aventures" sur le plan sentimental, me contentant de mon amour de lycée avec lequel je m’étais mariée.

J’avais une petite vie bien tranquille mais bien réglée qui me plaisait bien et je voyais plutôt ce Grand Voyage comme quelque chose qui allait désagréablement casser cette douce routine. Et en plus belle-maman venait manger ce soir avec beau-papa et j'avais promis de m’occuper du repas !

Non, vraiment, je ne me sentais pas prête pour ouvrir le « Livre des Voyages » et je le dis à mes hôtes ou plutôt devrais-je dire kidnappeurs :

-          Je suis désolée, mais ce « Grand Voyage » m’a l’air bien dangereux et j’ai peur de ne pas être prête pour le faire. En plus j’attends de la visite ce soir et je ne dois pas rentrer trop tard sinon je vais être à la bourre.

-          Mais Pandora, si vous ne faites pas ce « Grand Voyage », nos mages pensent que le destin de votre monde sera gravement mis en péril. Vous êtes l‘Elue !

-          Excusez-moi mais j’étais juste entrée pour acheter quelques livres d’occasion. J’ai un travail et une vie ici, et je ne me sens pas l’âme d’une aventurière, c’est beaucoup trop dangereux…

-          Vous êtes vraiment sûre de ne pas vouloir sauver le monde ?

-          Non, je suis désolée, il faut d’abord que je sauve mon mariage parce que si je en suis pas rentrée à l’heure ce soir pour faire à manger, mon mari va demander le divorce. Pouvez-vous me montrer la sortie s’il vous plait ?

Le vieil homme n’insista pas davantage, il me raccompagna vers la boutique principale où il dit simplement :

-          Si vous changez d’avis, vous savez où nous trouver.

-          Je ne pense pas Monsieur, au revoir

Je regardais ma montre et sortais en courant de la boutique, je n’avais plus que 15 minutes avant le départ de mon train, j’avais vraiment intérêt à me dépêcher si je ne voulais pas le rater !

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Bien calée dans sa chaise longue, Pandora savoure le premier livre tiré de son sac aux trésors, un livre de fantasy dans lequel elle est plongée avec délectation. Un passage concernant le chat de la sorcière Mirelda lui rappelle sa mésaventure de la veille. Elle n’a pas osé en parler à son mari en rentrant, il était d’ailleurs de très mauvaise humeur puisqu’elle avait une bonne demi-heure de retard par rapport à l’heure de retour qu’elle lui avait annoncée. Etait-elle tombée sur un fou, était-ce une caméra cachée ? Tout de même certaines choses qui se sont passées étaient vraiment étranges…

Elle hausse les épaules en se raisonnant, tout cela n’est pas possible, il serait temps qu’elle grandisse un peu et cesse d’être si naïve… ce libraire doit s’être bien s'être amusé avec elle, elle avait même failli se laisser prendre à ses élucubrations. Heureusement qu’elle n’en a pas parlé à son mari, il se serait encore moqué d’elle et de son imagination trop débordante.

A quelques dizaines de kilomètres de là, il règne à l'inverse une grande agitation dans la petite librairie « L’Outre Monde » car ses occupants qui ont failli à leur mission, pourtant capitale, attendent que le Conseil du Royaume de l’Outre Monde se soit réuni pour décider de la conduite à tenir. Même s'il reste très peu de temps et d'espoir. Ils ont pourtant fait du mieux qu’ils le pouvaient pour essayer de convaincre un terrien de passer la porte temporelle et créer un tel bouleversement dans l’équilibre spatio-temporel que la terre en imploserait. Empêchant ainsi que son explosion lors d’une collision avec une comète le 14 Juillet 2008 ne provoque une telle dilatation du chaos universel qu'elle allait amener la destruction de la plupart des mondes parallèles près de 1000 ans plus tard par effet papillon (le même qui entraine des tsunamis sur la terre). Ils venaient du futur, ils venaient d’un autre monde pour essayer d’empêcher tout cela, pour changer le futur… qui en pratique était aussi leur présent. Ils devaient essayer de sauver l'univers qui allait être complètement détruit à cause d'une si petite planète...

Ils s’étaient portés volontaire pour un exil dans le passé et sur une planète dont les habitants communiquent encore par paroles quand la télépathie est tellement plus efficace et rapide, qui se déplacent encore avec des véhicules quand la téléportation a tout remplacé dans leur monde, qui mangent encore des produits de la terre et des animaux quand la nourriture est devenue entièrement synthétique. Sur ce plan là d’ailleurs Politex (qui tient le rôle du libraire) était plutôt satisfait du voyage, le progrès n’a pas que du bon ! Et il a d’autant moins envie de revenir dans son monde que son monde n’a plus d’avenir à cause de lui…

Ils y avaient pourtant cru jusqu’au bout quand cette dernière terrienne était entrée dans la librairie. Une terrienne qui en plus aimait la fantasy, elle aurait pu être l’Elue idéale, elle aurait dû se sentir concernée. Mais comme les autres elle avait eu peur et avait refusé de lire le livre qui ouvrirait la porte. Depuis toutes ces années qu’ils étaient sur la planète terre, pas un seul des terriens entré dans la boutique n’avait voulu jouer le rôle du héros, pas un seul. Pauvre terre !

Et maintenant, c’était l’univers entier qui allait en subir les conséquences.

Et maintenant c’était trop tard…



Après une petite pause citronnade, Pandora se réinstalle dans la chaise longue et reprend son livre mais au bout de quelques pages la luminosité baisse si brutalement qu'elle ne peut plus poursuivre sa lecture, il fait tout d’un coup nuit en plein jour. Elle regarde vers le ciel mais n’aperçoit plus le soleil, une grosse boule noire le masque et semble se précipiter à toute vitesse vers elle, vers la terre. La température a baissé brutalement, elle a très froid, elle a très peur. 

Tout va très vite et sa dernière pensée est que peut-être tout ce qui arrive est de sa faute, que peut-être elle aurait pu sauver le monde…

Et c’est l’explosion, le chaos, l’apocalypse...

Celle qui ne voulait pas ouvrir le « Livre du Voyage » est finalement partie pour un Grand Voyage, le dernier.